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Agression des manifestants : « C’est le résultat de la banalisation du discours de haine »

Agression des manifestants : « C’est le résultat de la banalisation du discours de haine »

Saïd Salhi, vice-président de la LADDH

Des manifestants ont été agressés vendredi dernier. Qu’est-ce qui s’est réellement passé ?

Saïd Salhi, vice-président de la LADDH : On a assisté à des attaques contre les marches pacifiques par des individus, avec des slogans racistes et haineux. On a vu des jeunes chauffés à blanc s’attaquer aux manifestants, ils ont même utilisé des couteaux. Cela s’est passé dans cinq ou six wilayas, à Tiaret, Oran, Annaba, Constantine et surtout à Bordj Bou Arréridj.

Il y a eu utilisation d’armes blanches, des violences contre des femmes, des enfants, des personnes âgées. Pour le nombre de blessés, on n’a pas de chiffres. Heureusement qu’il n’y a pas eu de blessés graves, grâce à la retenue de la population, sinon ça aurait été l’irréparable.

Pourquoi, selon vous, une telle simultanéité ?

Ce qui s’est passé vendredi est un nouveau tournant. Ces attaques ont eu lieu au même moment sur plusieurs wilayas et on se demande s’il ne s’agit pas d’une action planifiée ou d’une nouvelle tendance à utiliser ce qu’on appelle les baltaguia pour venir à bout du Hirak, après que la répression, les intimidations et toutes les tentatives de division et même de déviation du mouvement n’ont pas marché.

Mais la grande inquiétude, c’est que cela s’est fait devant les services de sécurité et il n’y a eu aucune interpellation. Alors que dans d’autres circonstances, on l’a vu à plusieurs reprises, les marches pacifiques ont été interdites, les hirakistes pacifiques ont été interpellés. La responsabilité des services de sécurité est engagée.

On se demande comment ils ont laissé faire alors que leur rôle justement c’est de protéger les marches. C’est ce qui nous a amenés à lancer une campagne de dénonciation et même à interpeller les autorités, notamment sécuritaires et judiciaires, à actionner une action contre ces individus.

Y aura-t-il des dépôts de plainte après ce qui s’est passé ?

Jusque-là, il n’y a pas eu de dépôt de plainte, mais les citoyens s’organisent, notamment les victimes, pour mettre les autorités devant leurs responsabilités. Il n’est pas question de se taire devant un tel dérapage et de laisser se banaliser de telles situations. En tant que ligue des droits de l’Homme, on encourage les victimes à déposer plainte et à dénoncer ces personnes-là.

On encourage aussi le Hirak à ne plus se laisser faire, mais avec les moyens légaux. Il n’est pas question de répondre à la violence et à la provocation. Parce que l’objectif recherché c’est de ramener le mouvement pacifique vers un terrain violent. Il a déjoué ce genre de tentatives à plusieurs reprises et il n’est pas question aujourd’hui de céder à la violence et à cette tentation de déviation. Il est plutôt question de faire parler le droit et la justice. Nous encourageons les victimes à déposer plainte. Il faut mettre tout le monde devant ses responsabilités.

Outre les dépôts de plaintes, d’autres actions sont-elles prévues ?

D’abord il y a ce travail de sensibilisation à faire. Hier, samedi, on a assisté à une réunion où il a été décidé de lancer une campagne de sensibilisation pour alerter l’opinion publique contre de telles situations et de tels comportements.

Il n’est plus question de laisser passer des propos haineux ou qui appellent à la violence, d’où qu’ils viennent, je précise bien y compris du côté du Hirak.

Le Hirak a bien tranché cette question. C’est un mouvement pacifique, après dix mois, il n’a rien à démontrer de ce côté-là. Il y a cette nécessité de tirer la sonnette d’alarme, et c’est ce qu’on a fait. Il y a une prise de conscience qui commence à se mettre en place sur les réseaux sociaux, mais je pense que le pouvoir politique, la justice et les services de sécurité doivent assumer leurs responsabilités.

Des arrestations parmi les agresseurs ont été annoncées sur les réseaux sociaux. Vous confirmez ?

On a lu qu’il y a eu 15 arrestations à Constantine et 10 à Bordj, mais jusqu’à maintenant, on n’a eu aucune confirmation. C’est au parquet de communiquer là-dessus, mais il ne l’a pas encore fait.

Qu’est ce qui a mené à une telle situation ?

On a laissé tellement se banaliser les propos haineux à travers les réseaux sociaux, les chaînes publiques et mêmes les officiels qui se sont adonnés à des propos discriminatoires, haineux et violents. On ne s’étonne pas qu’il y ait des jeunes tentés par la violence et de telles dérives.

Aujourd’hui, il y a lieu de mettre fin à cette campagne de dénigrement racial contre une région, contre le Hirak, les militants et les activistes, avec des propos graves. Et on a laissé faire. Le parquet et les services de sécurité n’ont pas réagi. Le pouvoir politique aussi n’a pas réagi. Je dirais même qu’il a utilisé cela et l’a légitimé, ce qui a donné de telles situations. C’est grave. Ce que nous avons vécu vendredi passé pouvait nous amener loin. On n’a évité l’irréparable que grâce à la retenue des manifestants.

Tout cela arrive au moment où le nouveau président a appelé au dialogue…

Il y a beaucoup de contradictions, d’où justement toutes les inquiétudes et les incertitudes. Tout le problème qui se pose, c’est celui de la confiance. La population a perdu confiance en le système et ses institutions.

Aujourd’hui, justement, toutes ces contradictions n’aident pas à la solution. J’entends le président de fait tenir un discours d’apaisement et de changement, mais les faits disent tout à fait le contraire.

Au moment où ils annoncent l’apaisement, plusieurs procès se déroulent à travers plusieurs wilayas du pays avec parfois des condamnations à la prison ferme. Le dernier en date c’est Mohamed Tadjadit. Des militants et des journalistes sont toujours emprisonnés. Aujourd’hui, dimanche 29 décembre, il y a une dizaine de procès. Heureusement qu’il y a eu beaucoup de relaxes. Mais il reste que ces mesures d’apaisement et de rétablissement de la confiance n’arrivent pas.

On n’en parle pas, mais vendredi passé, il y a eu des marches empêchées par les services de sécurité, comme à Batna. Le système veut en finir avec le Hirak. Toute une campagne est menée sur les réseaux sociaux pour dire que le Hirak est fini.

Non, le Hirak n’est pas fini parce que ses revendications ne sont pas encore satisfaites, notamment la libération du champ politique et médiatique, la libération des détenus et le changement effectif. Les manifestants n’ont pas de raison de rentrer chez eux. On ne voit rien arriver.

Une rapide sortie de crise est-elle possible en l’état actuel des choses ?

Nous sommes devant une situation complexe. Nous avons un pouvoir de fait qui ne veut pas lâcher et un mouvement qui s’accroche à ses revendications. Nous sommes encore dans ce bras de fer. Alors que nous, en tant que société civile, avec les acteurs du Hirak, nous appelons à une solution politique, pacifique, démocratique et négociée.

Il n’est pas question de diaboliser la négociation comme solution politique mais il n’est pas non plus question de compromettre ou d’abandonner les aspirations légitimes du Hirak. Aujourd’hui, la demande de changement de système est encore présente, plus forte dans la société, et on le constate chaque vendredi et mardi. Donc le système n’a qu’à répondre à cette situation et il a une chance historique du fait qu’il a maintenant nommé son représentant.

Abdelmadjid Tebboune a tous les pouvoirs pour engager toutes les mesures et toutes les réponses attendues par la rue. La responsabilité est aujourd’hui de son côté.

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